FUTUR ANCESTRAL - Afrofuturisme et mode : comment les créateurs africains réinventent le futur
FUTUR
ANCESTRAL
Afrofuturisme et mode : comment les créateurs africains réinventent le futur
© Clint Maliq
Lagos, Dakar, Addis-Abeba. Ces trois villes n'apparaissent pas dans les manuels de mode qu'on distribue à Paris. Et pourtant, si on veut comprendre où va l'esthétique mondiale dans les dix prochaines années, c'est là qu'il faut regarder. Pas comme une tendance. Pas comme une inspiration saisonnière à recycler sur des podiums qui l'oublieront six mois plus tard, mais comme une source.
Le contexte réel
En mars 2026, Africa Fashion Up — le programme qui propulse les créateurs africains à la Fashion Week de Paris — ouvre son appel à candidatures pour sa 6e édition consécutive. Plus de 300 candidatures reçues pour l'édition 2025, contre 200 l'année précédente. Le marché de la mode africaine est estimé à 31 milliards de dollars, et selon l'UNESCO, les exportations du secteur pourraient tripler dans la prochaine décennie. Ce ne sont pas des chiffres abstraits — c'est le signe que quelque chose de structurel est en train de se passer.
Cette année encore, des noms précis émergent. Thebe Magugu, créateur sud-africain, reste la référence incontournable depuis son LVMH Prize en 2019 — ses collections déconstruisent l'histoire politique de l'Afrique du Sud comme on déconstruit un tissu, fil par fil. Loza Maléombho, d'origine ivoirienne, fusionne traditions africaines et afrofuturisme dans des pièces que Beyoncé a portées dans Black Is King. Banke Kuku, née à Lagos, formée au textile au Royaume-Uni, construit une marque de loungewear de luxe qui mêle influences britanniques et nigérianes avec une aisance déconcertante.
Et puis il y a Africa Fashion Up 2025, qui a célébré son 5e anniversaire sous le prisme explicite de l'afrofuturisme — une mode qui allie innovation et héritage culturel. Le V&A de Londres a consacré une exposition majeure à la mode africaine, présentée jusqu'en février 2026 au Musée McCord Stewart. Quand le Victoria and Albert Museum s'y met, c'est que le mouvement a déjà eu lieu.
© Ron Lach
Ce que la plupart ratent
Le mot afrofuturisme circule partout en ce moment. Sur les moodboards des agences de com, dans les briefs des marques de fast fashion qui cherchent à se donner une âme. Et c'est exactement là que ça déraille. Parce que l'afrofuturisme n'est pas une esthétique qu'on applique sur une collection comme on applique un filtre Instagram. C'est une philosophie. Une façon de penser le temps.
« L'Afrique n'est pas un passé à récupérer mais un futur à construire. »
— Achille Mbembe
Sun Ra ne portait pas des costumes dorés pour faire joli. Il construisait une cosmologie alternative — celle d'un peuple qui décide de se projeter dans l'espace plutôt que de rester assigné à une identité imposée par l'histoire. C'est ça, l'afrofuturisme dans sa version originale. Pas une tendance. Une réponse.
Ce que la plupart des marques ratent : elles reproduisent les motifs sans comprendre la philosophie. Un wax sur une silhouette streetwear, c'est joli. Mais un bogolan déconstruit, agrandi, superposé sur une coupe qui cite à la fois l'architecture de Lagos et l'esthétique cyberpunk — là, on est dans autre chose. C'est la différence entre citer une culture et la faire avancer. Entre l'hommage et ce qu'on appelle, justement, là où s'arrête l'hommage et où commence le pillage.
Ce que ça change maintenant
En 2026, le bogolan malien connaît une renaissance spectaculaire. Mais pas sous sa forme traditionnelle reproduite à l'identique — les designers le déconstruisent, l'agrandissent, le superposent. Les écritures nsibidi, les motifs kente, les géométries touarègues entrent dans des compositions qui ressemblent à ce que Basquiat aurait fait s'il avait grandi à Accra plutôt qu'à Brooklyn.
Les Journées Africaines de l'Université Paris Dauphine viennent d'inclure dans leur programme 2026 une table ronde sur la mode africaine à l'ère de la diaspora. Balenciaga et les Galeries Lafayette soutiennent Africa Fashion Up. Ce n'est plus underground. Et c'est tant mieux — parce que ça veut dire que les créateurs africains négocient maintenant depuis une position de force, pas de sollicitation.
Pour ceux qui portent ces pièces, c'est simple : on ne porte pas une tendance. On porte un point de vue. Celui d'une génération qui a décidé que le futur ne serait pas écrit sans elle, et qui a commencé à l'écrire maintenant — sur du textile, avec des formes, avec des couleurs qui viennent d'un endroit précis et qui vont vers quelque chose d'encore plus précis.
© WyteShot
Le futur ne s'attend pas. Il se construit, pièce par pièce, choix par choix. EKONI, c'est l'un de ces choix.
Explorer NOTRE univers